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Paisani in anda pà a fiera di u Niolu. LC Canniccioni v 1910

08/06/2018

Août 1914

"Heureusement pour moi, la guerre éclata vite. 
Je me fatiguais d'écrire à des fantômes et lisais les lettres comme autant d'inutiles mots d'excuses. 
Je ne pris, dans le courrier du jour, que mon ordre de mission qui désignait comme destination finale une quelconque caserne de Vandoeuvre près Nancy. 
Train gare de l'Est: la foule fourmillant et inquiète, désordonnée, semblait se diriger vers nulle part et partout à la fois. Tout m'était exactement égal. Quai numéro 1, voiture 13, compartiment des premières classes, place 63. Près de moi, une jeune femme au milieu d'un monde d'hommes pressés en uniformes ou en guenilles. Cette jeune femme donc, avait de longs cheveux bruns et de très beaux yeux verts, un chapeau assorti à sa robe. Je me dis que sa beauté, ses attentions portées à ce soldat, dans son imaginaire, prêt à se sacrifier, sa douceur et son beau sourire innocent ne suffiraient jamais à combler le gouffre béant qui m'engloutissait depuis des mois déjà, mais j'avais une excuse. 
Que pouvais-je le lui dire sinon rien ? Mon esprit détruit, vacillant, aigri même, m'apparaissait désormais abandonné à un cauchemard définitif. Entre deux bruissements de roues, je l'entendis parler: "Charleville... Mézières... ma mère... un retour en arrière...", me forçais à sourire, (sachant qu'ensuite j'allais pouvoir vomir...)
Quelques jours plus tard je porterai des coups aux boches, espérant une balle bien placée en plein front, là où siège, justement, le souvenir et d'où pouvait venir l'oubli définitif. Cet oubli que je cherissais tant, au moins autant que Son doux souvenir écrit, toujours bien en bleus, à mon grand désespoir!
Je devais faire un testament. Non me dis-je, puisque tout m'indiffère, ou plutôt si: je lègue mon gramophone à qui lira ces lignes, voilà.

(11 août 1914, sur le front de V. 11h 47 du soir: J'arrête ici ce cahier.)"*

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